moi

Ailleurs, autrement…

 

1 Il faut une certaine dose de courage pour se rendre au café du Large. Une espèce de courage, à part. Quelques briques posées en vrac sur une rallonge incertaine de la presqu’île de Selje, en Norvège.

 

J’écris depuis quatre mois une rubrique mensuelle baptisée Ailleurs, autrement dans le magazine Impressions. Trente années que je parcours le monde en large et travers pour relater la méprise universelle. Avec mes mots, je décortique les conflits. J’informe au plus près, là où ça chauffe le plus. Et puis, il y a eu cet accident l’année dernière.

 

Mon partenaire de onze années, le voleur d’images qui se fait voler connement la vie. Bévue, confusion, sale coïncidence. D’abord sous perfusion d’adrénaline, somnambule, j’ai continué le voyage. Funambule, je jouais avec le vide. Et puis, dans un aéroport entre deux avions, la fatigue m’a stoppé net, un matin, vers six heures. Je loupe l’avion. Je rentre chez moi. Je dors. Je dors longtemps. Je ne sais pas combien de temps je dors ?

Quand je me réveille, je supprime mille mails, j’efface cent messages, et je bouge tout ce qui m’entoure. Plus de job, plus de relation ni réseau ni amis. Je me console de ma femme déjà partie, de mes enfants empêtrés dans d’autres liens. Et le magazine Impressions me trouve, au saut du lit.

 

Le « Large » pas à cause de la mer qui frappe dur tout autour de ce presque bout de terre, accessible qu’à marée basse, mais parce que le propriétaire du commerce posé là, se nomme Georg Large. Souvent les terriens en parlent entre eux en utilisant une expression à doubles serrures : le grand Large. Quand je le découvre, je comprends le sourire qui accompagnait l’expression choisie. Je pourrais compter les os sous la peau de Georg. Une peau bien tannée, tendue, usée. De ma chambre où Georg m’héberge gracieusement, je le vois chaque matin torse nu se laver à l’eau du bac, après avoir rompu la glace. Le grand Large est un homme petit de taille, modeste… et réellement étrange. Un vieil homme passé à la moulinette du temps, avec la gueule toute cassée.

 

2 Tout commence par un article sur un site sur lequel je tombe par hasard. Hasard ? Les mystères des moteurs de recherche, du référencement et mots clés ? Qu’importe le mécanisme, je tombe sur cet artiste totalement inconnu qui semble avoir perdu avec son travail un gros morceau de sa raison. À moins qu’il soit artiste au-delà de ce que je peux comprendre ? Il parle d’un mouvement Poétique Quantique et Flou, que je trouve à coup sûr fou. Et puis au détour d’un cul de sac – hyperliens ainsi qualifiés - qu’il sème sur son site, je lis un truc sans queue ni tête sur ce café perdu en Norvège : le café du Large. Je ne sais pas par quelle magie ce détraqué arrive à me convaincre que je dois absolument m’y rendre, mais l’envie folle de voir l’endroit me prend. Folle, est le mot exact. Les névroses doivent circuler dans les fibres. Peut-être encore qui m’accroche, cette nouvelle coïncidence ? Une tournure de phrase supposée poétique qui ressemble étonnement à quelques mots lâchés peu avant de mourir par mon partenaire et photographe ? Et seul véritable ami. Enfin, la localisation allusive et énigmatique du café finit par me pousser dehors, vers la Norvège. Le pays de papa, d’où l’origine de mes yeux bleus-pétrole, ma taille de géant, et malgré un cursus universitaire made in Oxford, ma capacité à m’exprimer dans un norvégien parfait. Je pars pour Oslo sans trop réfléchir plus. Tout est trop évident.

 

3 Oslo. Je prends mes quartiers. Une tante qui m’adore me loge. Mes souvenirs d’ado refont surfaces. À intervalle régulier, je rendais visite à mon père pété de tunes pour lui en pomper un bon plein. De quoi remplir mon réservoir bricolé en poches percées, de zinc. Je fouine. Je questionne. J’ai tout mon temps. Tata Ola cuisine à merveille. Je suis devenu sa seule famille depuis la disparition de son frère viking et de ma maman, Gabonaise, d’où l’origine de ma peau noire, charbon. Jusqu’à cette nuit, au café le Fréhel au cœur d’Oslo, assis entre deux types qui vident des bières à toute allure : - Tu as vu la nouvelle du Large ? - Oui. À ça oui que je l’ai vu. - Incroyable, non !? - Oui… Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment il peut… - Magnifique ! - Éblouissante ! - Oui. Peut-être encore plus que… - Ah oui ? Tu trouves aussi ? - Oui, encore bien plus… S’en suivit une série de soupirs, des regards perdus, des sourires béats, des vapeurs d’houblon. Je fais celui qui s’intéresse, tête de chien peluche dans lunette arrière. Et puis je questionne sur cette nouvelle du Large. Mais en retour, ils me postillonnent que des miettes de soupirs et sourires. Je sens qu’ils ne tiennent pas à partager leur plaisir. Vexé, je me lève pour m’informer auprès de la serveuse qui les a servis. Elle semblait parfaitement les connaître. Elle ne sait pas trop si elle peut... Ou, je sens quelque chose qui dérange. Mon faciès charbonné ? Elle balbutie un brin agacée que Sven et Olaf évoquaient une sorte d’auberge sur la côte, vers le nord. Pas un endroit fréquentable, me précise-t’elle avant de me demander si j’habite Oslo, seul. Au petit matin, entre deux tranches d’haddock que tata Ola nous sert au lit, Gro lâche enfin le morceau. Elle me localise l’endroit et me déconseille à nouveau de m’y déplacer. Rien à voir là-bas. Nous nous quittons Tata Ola, Gro et moi. Je dois vraiment partir. Ola se mouille d’une larme et Gro boude. Et après quelques heures de route, je trouve. J’y suis. Je vois :

 

4 Grosse influence masculine dans ce café du bout du monde. Je n’en reviens pas. Car pas grand chose à boire, manger. C’est frugal. Sans confort. Pas d’ambiance particulière, sinon parfois Georg qui sort de son étui sa trompette. Il joue des airs que personne ne reconnaît. Des airs de rien, du tout. Des trucs aux mélodies bizarres, comme soufflés sur les choses avec une respiration qui inspire du songe en pagaille. Je me demande comment il fait ça. Le son me fascine. Mais tout autant que… Ou moins que ? Car pas pour la trompette de Georg que le mâle se déplace parfois de l’autre bout du monde pour venir se perdre ici. Ils viennent tous pour le personnel de Georg. Ils rappliquent de partout pour voir sa serveuse, sa cuisinière, une autre qui pêche, celle-ci qui cultive un maigre potager etc. Elles… Elles quoi exactement ? Elles aimantent ? Elles attirent tous ces hommes avec une force incroyable, comme magique, et les enferment dans des bulles. Belles ? Non, tellement plus. Phéromones surpuissantes ? Chimie d’extraterrestres ? Walkyries captives ? Attraction nucléaire, forte. La force qu’on n’imagine pas avec de la mathématique vulgaire. D’une énergie surnaturelle, d’une beauté poétique. Quantique ? Originelle. Dans sa bulle, l’homme sourit, en paix avec sa vie. Elles s’agitent autour de vous, s’affairent avec plaisir, bonheur, rires, et ne s’arrêtent jamais. Rires ? C’est le plus approchant que j’ai trouvé. Elles ne parlent pas, ni avec les clients, ni entres-elles. Elles communiquent bien. Mais, je ne sais pas comment. Je perçois bizarrement sans entendre. Une espèce de télépathie ? Des expressions. Parfois des sons… Ultrasons ? Infrasons ? Et maintenant que j’écris et pour se faire, creuse dans l’archéologie de ma mémoire, il m’apparaît que Georg devait tremper sa trompette dans la même fréquence pour pêcher ses décibels. Il me semble… Aucun client ne se permet un mot grossier, saugrenu, coquin. Encore moins un geste. Ils consomment. Ils regardent. Ils boivent. Les babines humides, les yeux mouillés, comme fous dans leur orbite. Les sens aiguisés plongent dans le cœur d’un rêve.

 

5 Ils finissent par se lever, et ils titubent un peu. Des vertiges. Des troubles. Ils attendent la marée descendante. Ils repartent sans plus savoir où ils arriveront, ou n’arriveront plus. Je pense que nombre d’entre eux doivent se perdre ailleurs. Georg me prend en affection. Je ne devine pas pourquoi moi, plutôt qu’un autre. Je suppute, dans ma bulle. Mon côté made in Oxford & Gabon le séduit tandis que mon histoire truffée de cauchemars l’émeut. Il m’héberge. Et il commence à se raconter. Jeune, il voulait devenir trompettiste. On le disait très doué, pour ne pas dire virtuose. Mais, le destin blagueur le coince entre deux brutes, un hélicon et un hautboïste qui se cherchaient noise. Georg féru d’harmonie armé de son diapason, tente bêtement la réconciliation. Dans la bousculade et des coups mal ajustés, les outils qui moulinent, sa mâchoire a morflé comme ses dents cassées et déplacées, le tuyau abîmé. Après l’incident et la convalescence, le son ne voulait plus sortir. Un souffle anarchique empêchait l’instrument de vibrer juste. Alors Georg sombra dans une déprime sans fond, d’un bleu-noir pétrole. La société le sauva du total naufrage, offshore. Là où chaque norvégien cache son or noir. D’un parent lointain, il hérita in fine de ce refuge sur Selje. Et il ne cessa de vouloir retrouver un son qui vaille la peine d’être joué. Fini les blagues, il trouva le son qu’il lui fallait. Pour l’émerveiller, et pour mieux que ça encore… Parce que la vie lui avait soufflé l’endroit où il fallait qu’il soit. Etre enfin. Treize jours, déjà. Il faut que j’écrive mon article. Je vais rentrer à Oslo. Je vais m’y installer. Peut-être avec Gro ? Depuis que chez Georg, elle me phone chaque jour, parfois plus. Elle s’inquiète pour moi. Elle copine avec ma tante Ola. Tactique ? Et je l’avoue, Gro me manque. Pas du genre fleur bleue, je me surprends pourtant comme accroché à un truc sentimental qui me court tout le corps et l’esprit. Cela me piétine un peu la raison. Et incroyablement, je ne peux rien y faire. Submergé, noyé, je découvre une apnée très agréable à vivre. Délicieuse Gro. Ensorcellement ? Sur les ondes, Gro me répète chaque jour que les femmes de Large sortent de l’ordinaire. Que personne ne revient indemne de ce voyage. Elle insiste pour que je rentre fissa. Comment j’échappe au charme ? Je ne sais pas. Georg m’explique pour le reste, et pour ça aussi.

 

6 - Je connais un coin fameux, là, un peu plus loin, dans le récif. À peine installé, il m’inspira. Je travaillais bien à cet endroit. Et le son que j’attendais m’est enfin venu en tête et aux lèvres. Avant que les sons s’enchaînent, et m’enchaînent à une mélodie étrange, sublime… - … Et ? - Tu vois, j’amorce la sirène à la trompette. Je sais, c’est barré. Mais… foutrement réel. Un coin fameux pas loin d’un ban, je suppose ? Andersen le connaissait peut-être ? On dit qu’elles attirent le marin contre le récif… Peut-être bien, mais aussi, ma trompette les soustrait à la mer. Avec un air qui me tient à cœur, je les attire sans coup férir. Elles ne résistent pas. Elles s’accrochent au son. Une fois mordues, elles touchent terre, perdent leurs écailles, nageoire, et s’enracinent avec deux plantes de pieds sur mon coin de presqu’île. Et elles l’apprécient. Le soleil, le vent sur la peau, des caresses toutes neuves, un tas de trucs inconnus, excitants, distrayants, elles adorent. Elles respirent autrement. Parfois elles retournent à la mer. Elle laisse la marée montante les couvrir et la mutation spontanée, s’inverse. Comme si de rien n’était, elles ondulent à nouveau. - … Tu ne… - Non. Enfin oui, une fois. Mais… c’est délicat… Cela me fait de la compagnie, du passage, et mon chiffre d’affaires grimpe aux cimaises. Rarement, elles s’éloignent d’ici. Enfin, quasiment jamais. Sauf une… Une sirène pas comme les autres, il y a longtemps. Nous nous sommes rapprochés. J’avais tort. Maintenant, elle maîtrise son attraction, et elle parle notre langue. Et elle ne vieillit pas. Pas comme moi… - Ah oui ? - Tu la connais. - Je la connais ? - Gro. Voilà, l’article est rendu à destination, ailleurs, autrement… Achille, mon ami, me l’avait bien annoncée, comme un poète détraqué croisé sur une toile : une sirène au bout de mon hameçon, au fil de mes mots. Quoi ? Oui, je sais : je dors encore.

 

Alors merci, quand vous sortirez de cette page, de ne pas me réveiller